J'ai
un peu peur de lui, de pénètrer ses pensées
qui sont en lui, comme j'ai un peu peur des profondeurs
qui sont en moi. Pourtant, en l'écoutant, je
commence à éprouver un certain respect
pour lui, à sentir que nous sommes parents. Je
devine combien son univers lui paraît terrifiant,
quelle tension il met à essayer de le contrôler.
Je voudrais sentir ses impressions, qu'il sache que je
le comprends.
Je voudrais qu'il me sache près de lui, dans son
petit univers compact et resséré, capable
de regarder cet univers sans trop de frayeur. Je puis
peut-être le lui rendre moins dangereux.
J'aimerais que mes sentiments dans ce rapport avec lui
soient aussi clairs et évidents que possible, afin
qu'il les reçoive comme une réalité
discernable à laquelle il pourra retourner sans
cesse.
Je voudrais entreprendre avec lui cet effrayant voyage
en lui-même, au sein de la peur ancrée
en lui, de la haine, de l'amour qu'il n'a jamais réussi
à laisser l'envahir.
Je reconnais que c'est un voyage très humain,
et imprévisible pour moi, aussi bien que pour
lui, et je risque, sans même savoir que j'ai peur,
de me rétracter en moi-même devant certains
des sentiments qu'il découvre.
Je sais que celà imposera des limites dans ma
capacité à l'aider.
Je me rends compte que ses propres craintes peuvent
par moment l'amener à voir en moi un intrus,
indifférent et repoussant, quelqu'un qui ne comprend
pas.
Je veux accepter pleinement ses sentiments en lui, tout
en espérant que mes propres sentiments éclateront
si clairement dans leur réalité qu'avec
le temps, il ne pourra manquer de les percevoir.
Et surtout, je veux qu'il rencontre en moi une personne
réelle.
Je n'ai pas à me demander avec gêne si
mes propres sentiments sont "thérapeutiques".
Ce que je suis et ce que je sens peut parfaitement servir
de base à une thérapie, si je sais "être"
ce que je suis et ce que je sens, dans mes rapports
avec lui de façon limpide.
Alors il arrivera peut-être à être
ce qu'il est, ouvertement et sans crainte.
(Oak Park, Illinois, 1902 - La Jolla, 1987)